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Quand le corps reste en état d'alerte

Photo du rédacteur: Idris Lechaptois
Idris Lechaptois
2 sept.
10 min de lecture


Certains corps ont appris que le danger pouvait surgir à tout moment.

Cela peut survenir suite à de nombreuses expériences de vie : un accident, des violences physiques ou psychologiques répétées pendant l'enfance ou dans une relation, une guerre, un attentat, une agression sexuelle…


Dans ces situations, le corps ne fait pas semblant d'avoir peur.

Il apprend à se protéger, à surveiller, à anticiper, à réagir rapidement.

Et lorsque le danger disparaît, il n'est pas toujours simple pour l'organisme de retrouver immédiatement le repos.


Un bruit, un mouvement, un regard, une présence, un souvenir suffisent à activer ses mécanismes de protection.

C'est là que la question de l'état d'alerte devient particulièrement importante.

Parce qu'un corps peut continuer à se comporter comme s'il devait être prêt à se défendre, alors même que la situation présente est devenue différente.


Quand le danger est terminé, et que le corps continue de surveiller

Notre organisme possède de nombreux mécanismes qui nous permettent de faire face à une menace.


Le cœur peut accélérer, la respiration se modifier, les muscles se tendre, l'attention se focaliser, les sens devenir plus sensibles à certains signaux… Tout cela a une fonction : 

Lorsqu’un danger arrive, il est important de pouvoir réagir rapidement.

Le problème n'est donc pas l'état d'alerte en lui-même, car il nous protège.


La difficulté peut apparaître lorsque cette mobilisation devient fréquente, durable, ou se déclenche dans des situations qui ne présentent plus le même niveau de danger.


Une personne peut alors avoir l'impression d'être constamment sur ses gardes, elle peut surveiller les réactions des autres, sursauter facilement, avoir du mal à dormir, être très sensible aux bruits ou aux mouvements autour d'elle, anticiper constamment, avoir du mal à se détendre ou se sentir tendue sans toujours comprendre pourquoi.


On parle notamment d'hypervigilance lorsque la vigilance devient excessive ou persistante.


Ce mot mérite d'être utilisé avec précaution.

Toutes les personnes qui pensent beaucoup ou qui se sentent tendues ne vivent pas un état d'hypervigilance.


Toutes les personnes ayant vécu un traumatisme ne réagissent pas de la même manière.

Le traumatisme peut prendre des formes très différentes.

Il n'existe pas une seule manière d'habiter un corps après avoir vécu quelque chose de profondément menaçant.


Le chien de garde

Quand j'entends l'expression « être toujours sur ses gardes », l'image qui me vient est celle d'un chien de garde : 

  • Il écoute.

  • Il regarde.

  • Il surveille.

  • Il est attentif au moindre changement dans son environnement.

  • Il ne se repose jamais complètement.


Cette image me parle parce que j'ai moi aussi connu une forme de vigilance permanente.


J'ai connu cette sensation d'être constamment attentif à la réaction des autres, je cherchais à savoir si ce que je faisais allait être accepté, je voulais éviter qu'on voie mes failles, j'avais besoin qu'on me voie comme quelqu'un de fort.


J'anticipais beaucoup : 

  • Comment l'autre va-t-il réagir ?

  • Est-ce que ce que je propose va convenir ?

  • Est-ce que je risque de décevoir ?

  • Est-ce que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ?


À l'époque, je pensais simplement que c'était ma personnalité.

Je ne me disais pas que j'étais en train de me protéger.

Je pensais simplement être comme ça.


« Ça fait vingt ans que je porte des masques »

Lorsque j'ai traversé ma dépression, une phrase est apparue avec une force particulière :

« Ça fait vingt ans que je porte des masques. »

J'avais vingt-quatre ans.


Je faisais alors le lien avec l’opération du cœur que j’ai subie lorsque j'avais quatre ans, mais aussi avec d'autres expériences de ma vie.

Je ne saurais pas aujourd'hui résumer tout cela en une explication unique.

Je sais simplement que j'avais appris à montrer certaines choses et à en cacher d'autres.


Le plus étrange, c'est que je ne savais même pas que je portais un masque.

Je pensais que c'était moi.

Je pensais que j'étais extraverti parce que j'avais beaucoup d'amis, que je sortais beaucoup et que je participais à énormément d'activités.


Puis, lorsque je n'ai plus réussi à porter ces masques, je ne savais plus vraiment qui être.

Cela a été une période difficile, je me suis beaucoup refermé sur moi-même.

J’ai réussi à me réapproprier ces espaces de solitude, qui étaient durs et subis, comme des espaces de seul-itude choisis, seul et bien avec moi-même.

C'est dans ce moment de vie que j'ai découvert quelque chose d'essentiel pour moi : 

La solitude était un endroit où je pouvais enfin me sentir libre d’être moi-même.

Lire, marcher, écrire, méditer, passer du temps seul, ne rien avoir à jouer ou à prouver : aujourd'hui, j'ai régulièrement besoin de ces espaces.


Je peux aller me promener seul, prendre un week-end seul, dormir seul certains soirs alors que je partage ma vie avec quelqu'un.


Ce n'est pas une fuite, c'est devenu une manière de me ressourcer.


Je vois maintenant une différence importante entre être seul pour ne pas sentir ce qui se passe en soi et être seul pour pouvoir enfin sentir ce qui s'y passe.


Pendant longtemps, la sociabilité pouvait me servir à ne pas regarder ce qui vivait à l'intérieur.

Aujourd'hui, la solitude peut au contraire me permettre de m'en rapprocher.


Quand le mental devient une stratégie de protection

J'entends régulièrement des personnes parler de leur mental comme d'un problème.

« J'ai un mental trop puissant. »

Je connais cette sensation, je l'ai longtemps vécue.

Je pouvais prendre une situation et imaginer toutes les possibilités qui en découleraient :

  • Si je fais cela, il pourrait se passer ceci.

  • Si je fais plutôt cela, alors peut-être cela.

  • Et si cette personne réagit comme ça ?

  • Et si je me trompe ?

  • Et si quelque chose se passe mal ?


Je cherchais la meilleure manière d'agir.

Et plus je cherchais à éliminer les mauvaises possibilités, plus j'en créais de nouvelles.


Mon mental essayait de m'aider : il cherchait des solutions, il voulait anticiper, il voulait éviter les problèmes, il voulait me protéger.


Pendant longtemps, j'ai voulu qu'il s'arrête.

J'ai essayé de lui donner moins de place.

Aujourd'hui, je regarde les choses autrement.

Je n'ai pas un mental trop puissant. J'ai un mental très puissant.

Et je peux en faire quelque chose.

Je peux laisser mes élans venir du corps et du cœur, puis utiliser mon mental pour leur donner une forme concrète :

  • Organiser.

  • Prévoir.

  • Construire.

  • Mettre en œuvre.


Je ne vis plus en conflit avec mon mental, je vis avec lui.

Cette nuance me semble importante lorsqu'on parle de système nerveux et d'état d'alerte.


Une stratégie qui nous a aidés à avancer dans la vie peut finir par nous fatiguer lorsqu'elle devient permanente.

Cela ne signifie pas qu'elle était mauvaise.

Cela signifie peut-être qu'elle mérite aujourd'hui d'être remise à sa juste place.


Quand le corps continue de surveiller

Dans certaines situations, cette vigilance peut être beaucoup plus profonde.


Une personne qui a vécu une agression peut continuer à être extrêmement attentive à ce qui se passe autour d'elle.


Une personne qui a vécu des violences peut avoir du mal à se sentir réellement en sécurité dans certaines relations.


Une personne ayant vécu un événement traumatique peut sursauter au moindre bruit.


Certaines situations, certains lieux, certaines odeurs ou certaines sensations peuvent réveiller des réactions très fortes.


Le corps peut réagir avant même que la personne ait consciemment identifié ce qui vient de se passer.


Il est alors important de ne pas réduire cela à :

  • « Il faut lâcher prise. »

  • « Il faut arrêter d'y penser. »

  • « Il faut apprendre à se détendre. »

Ce genre de phrases si simples à dire peut pourtant être profondément inadéquates face à une expérience traumatique.

Parce que la personne ne décide pas simplement d'être en alerte.

Son organisme a appris quelque chose à travers son histoire.

Et retrouver un sentiment de sécurité peut demander du temps, un environnement adapté et parfois un accompagnement thérapeutique spécialisé.


Le système nerveux n'est pas mon ennemi

C'est probablement l'un des changements les plus importants dans ma manière de regarder mon corps.

Je ne veux plus considérer mes réactions comme des ennemies.

Quand mon corps se tend, je peux essayer de comprendre ce qui se passe.

Quand mon mental s'emballe, je peux chercher ce qu'il essaie d'anticiper.

Quand je deviens très vigilant, je peux me demander ce qui, en moi, cherche à se sentir en sécurité.


Cela ne signifie pas que je dois suivre toutes mes réactions : une réaction de protection peut être compréhensible et devenir pourtant inadaptée à la situation présente.

Comprendre sa fonction change cependant quelque chose : 

Je ne suis plus obligé de me battre contre moi-même.

Et cette différence peut être considérable.


Lorsque je considère mon corps comme un ennemi, je suis en permanence en train d'essayer de corriger une partie de moi.


Lorsque je le considère comme un allié, je peux 

  • Commencer à travailler avec lui.

  • Chercher ce dont il a besoin

  • Apprendre à reconnaître ses signaux.

  • Accepter que certains apprentissages prennent du temps.


Ce que nous appelons parfois « ne pas savoir lâcher prise »

Beaucoup de personnes que j’accompagne me disent :

« Je n'arrive pas à lâcher prise. »

Qu'est-ce qu'elles cherchent réellement à lâcher ?

Parfois, je pense qu'elles cherchent surtout à retrouver 

  • De l'espace.

  • De la clarté.

  • De la liberté.

  • Un sentiment de sécurité.


C'est quelque chose que j'observe aussi dans ma vie quotidienne.


Par exemple, avec le rangement, après plusieurs années de vie nomade, j'ai développé un besoin important de garder mon environnement relativement clair.

Lorsque des choses restent en cours dans mon espace, mon attention peut immédiatement se poser dessus.

Je commence à penser à tout ce qu'il faudrait faire.

Et lorsque je suis fatigué ou déjà chargé intérieurement, cela peut devenir beaucoup plus difficile à accueillir.

Pourtant, il y a des jours où la même situation ne me dérange presque pas.

L'objet n'a pas changé.

Quelque chose en moi a changé.


Cela m'a appris à regarder autrement ce que j'appelle parfois une difficulté à lâcher prise : Est-ce vraiment cette chose qui me dérange ? Ou est-ce la petite goutte qui arrive alors que mon vase est déjà plein ?


Dans ces moments-là, je peux avoir envie de régler immédiatement ce qui se trouve autour de moi.


Mais parfois, ce dont j'ai réellement besoin est de prendre soin de ce qui se trouve déjà à l'intérieur : 

  • Me reposer.

  • Respirer.

  • Marcher.

  • Prendre du recul.

  • Créer un peu d'espace.

Et ensuite seulement revenir à la situation.


Le corps demande parfois un espace pour se reposer

Si je devais mettre aujourd'hui une phrase dans la bouche d'un corps resté trop longtemps en état d'alerte, ce serait celle-ci :

« J'ai besoin d'un espace pour pouvoir me reposer. »

Cet espace n'est pas le même pour tout le monde.


Pour certaines personnes, ce sera le silence, pour d'autres, l'océan, une promenade, le mouvement, la méditation, le sommeil, la solitude, le contact avec la nature, un massage, un espace où personne ne demande rien…


L'enjeu n'est pas de trouver la méthode universelle, il est de découvrir ce qui permet réellement à son organisme de diminuer la surstimulation : 

  • Qu'est-ce qui m'aide à ne plus surveiller ?

  • Qu'est-ce qui me permet de ne plus anticiper ?

  • Qu'est-ce qui me permet de sentir que, pendant quelques instants, je n'ai rien à résoudre ?


Cela peut commencer très simplement : 

  • Sentir mes pieds sur le sol.

  • Remarquer que je suis en apnée.

  • Relâcher mes épaules.

  • Regarder autour de moi.

  • Sentir l'air sur ma peau.

  • Écouter les sons présents autour de moi.

  • Revenir à ce que je suis réellement en train de faire.


Ces gestes ne « guérissent » évidemment pas un traumatisme.

Ils peuvent devenir des portes d'entrée vers davantage de présence corporelle, de relachement et d'apaisement dans la vie quotidienne.


Ce que la recherche nous apprend

Les recherches sur le stress et le traumatisme montrent que notre organisme dispose de systèmes complexes pour détecter les menaces et organiser des réponses de défense.


Le système nerveux autonome joue notamment un rôle majeur dans les adaptations physiologiques liées au stress.

Lorsqu'une menace est détectée, le corps peut mobiliser rapidement ses ressources.

Cette mobilisation est utile, elle nous permet de faire face.


Mais lorsque les réponses de stress sont répétées ou prolongées, leur coût peut devenir important pour l'organisme. Les chercheurs utilisent notamment la notion de charge allostatique pour décrire les conséquences cumulatives des adaptations répétées aux contraintes de l'environnement.

L'hypervigilance est particulièrement étudiée dans les troubles liés au traumatisme.

Elle peut se manifester par une attention excessive portée aux signes potentiels de menace, une réaction de sursaut accrue ou une difficulté à détourner son attention de ce qui pourrait représenter un danger.

Il reste cependant important de ne pas transformer ces connaissances en explication universelle.

Une tension corporelle, une fatigue, une difficulté à dormir ou un mental très actif peuvent avoir de nombreuses causes.

Et le traumatisme lui-même peut produire des manifestations très différentes selon les personnes.


C'est pourquoi je préfère parler de ces mécanismes comme de pistes de compréhension, plutôt que comme d'une grille permettant d'expliquer chaque comportement.

La science nous aide à mieux comprendre.

Elle ne remplace ni l'écoute de la personne, ni son histoire, ni la complexité de son expérience.


Retrouver un sentiment de sécurité

Je crois aujourd'hui que la question la plus intéressante n'est pas toujours : « Comment faire pour arrêter d'être en alerte ? »

Elle peut être :

« Qu'est-ce qui me permet de me sentir suffisamment en sécurité pour que mon corps puisse progressivement relâcher sa vigilance ? »

Cette question change beaucoup de choses.

Elle ne demande pas au corps de se taire, elle cherche à comprendre ce dont il a besoin.


Pour une personne qui a vécu un traumatisme important, cette sécurité peut nécessiter un accompagnement professionnel adapté.


Pour une autre, elle peut aussi passer par des expériences répétées de respect, de stabilité, de repos, de relation sécurisante et de reconnexion au corps.


Il n'y a pas de raccourci universel et parfois, le premier pas consiste simplement à arrêter de se reprocher ses réactions.


« Qu'est-ce qui te ferait te sentir en sécurité ? »

Lorsque je repense au jeune Idris qui passait ses soirées à analyser toutes les possibilités d'une situation, j'ai aujourd'hui beaucoup de tendresse pour lui :

  • Il essayait de trouver la bonne réponse.

  • Il voulait éviter les mauvaises situations.

  • Il avait peur.

Et son mental cherchait une solution.


Je ne lui dirais pas : « Arrête de réfléchir. » ou « Lâche prise. »

Je lui dirais plutôt :

« Je comprends pourquoi tu fais ça. Tu essaies de te protéger. »

Puis je lui poserais une question :

« Qu'est-ce qui te ferait te sentir en sécurité ? »

C'est peut-être cette question qui m'accompagne le plus aujourd'hui, parce qu'elle ouvre un espace au lieu d'engager un combat et permet de regarder le corps avec davantage de curiosité.


Et parfois, derrière une tension, une vigilance, un besoin de contrôle ou une difficulté à lâcher quelque chose, il y a simplement une partie de nous qui cherche encore comment se sentir en sécurité.


La sécurité ne signifie pas que plus rien ne nous fera peur.

Elle signifie que nous pouvons progressivement découvrir que nous avons aujourd'hui davantage de ressources pour traverser ce qui se présente.

Le chemin commence simplement par cette question :

De quoi ai-je besoin, ici et maintenant, pour me sentir un peu plus en sécurité ?

Pour poursuivre ce chemin

Pour approfondir cette exploration du corps, de la sécurité intérieure et de la relation à soi, vous pouvez également poursuivre avec :

Chaque sujet ouvre une porte différente sur cette même exploration : apprendre.


Personne assise dans un espace calme, attentive à ses sensations, illustrant le retour du corps après un état d’alerte prolongé.
Personne assise dans un espace calme, attentive à ses sensations, illustrant le retour du corps après un état d’alerte prolongé.

 
 
 

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