Retrouver une relation apaisée au plaisir
Il y a une question qui revient parfois lorsque certaines personnes me parlent de sexualité, de sensations ou d’intimité :
« Comment retrouver le plaisir ? »
Cette question contient une idée que je remet en cause : celle qu'il y aurait un plaisir à retrouver, quelque chose qui aurait été perdu et qu'il faudrait parvenir à ressentir à nouveau.
Dans mon expérience, le besoin derrière cette question est souvent plus profond :
Comment retrouver une relation plus simple avec ses sensations ?
Comment revenir à son corps ?
Comment savoir ce qui est agréable pour soi ?
Comment sortir de toutes les idées que l'on peut avoir sur ce que l'on devrait ressentir ?
Parce que le plaisir n'est pas forcément une sensation forte et n'est certainement pas une performance.
Quand le plaisir devient quelque chose à atteindre
J'ai moi-même connu des périodes où je cherchais des sensations de plus en plus intenses.
Dans ma sexualité, je pouvais avoir envie d'ajouter davantage : plus de stimulation, plus de jeu, plus de nouveauté, plus d'intensité.
À un moment, quelque chose s'est déplacé.
Je profitais moins de ce que je vivais parce que je cherchais davantage ce qui devait arriver ensuite. Je cherchais l'extase, l'orgasme, cette sensation suffisamment forte qui me donnerait l'impression d'avoir atteint quelque chose.
Le plaisir était devenu une sorte de récompense au bout du chemin.
Et pendant que je cherchais cette récompense, j'étais moins présent à ce qui se passait réellement dans mon corps.
Je retrouve cette mécanique dans d'autres domaines de ma vie.
Je peux commencer une activité avec une véritable envie. Puis je lui ajoute un objectif. Ensuite viennent les attentes, les résultats à obtenir, parfois même une manière de mesurer si j'ai « bien » vécu ce moment.
Cette mécanique peut aussi rejoindre une autre question que j'explore ailleurs : pourquoi ai-je parfois autant de mal à lâcher prise ?
Une promenade peut devenir une activité à caser dans mon emploi du temps. Un week-end peut devenir un programme à optimiser.
Et alors je perds quelque chose :
L'expérience elle-même.
“Il faut que…”
Dans la sexualité, cette mécanique est particulièrement facile à repérer.
Il faut que j'ai du désir.
Il faut que mon corps réagisse.
Il faut que j'ai un orgasme.
Il faut que je donne du plaisir.
Je devrais avoir envie.
Je devrais réussir à lâcher prise.
Je devrais ressentir davantage.
Ces pensées peuvent être très présentes, parfois sans même que nous en ayons réellement conscience.
Elles ne signifient pas forcément que nous nous mettons volontairement la pression. Elles peuvent simplement être devenues des attentes tellement familières que nous ne les remarquons plus.
Et lorsque je commence à vérifier si je ressens suffisamment de désir, si mon corps fonctionne comme il devrait ou si l'autre prend suffisamment de plaisir, une partie de mon attention quitte l'expérience.
Je ne suis plus seulement en train de vivre, je suis en train de m'observer vivre.
Cela peut aussi se produire dans la vie quotidienne.
Je peux être avec quelqu'un que j'aime et me demander si je profite suffisamment du moment. Je peux prendre du temps pour moi et penser à tout ce que je pourrais être en train de faire. Je peux enfin m'arrêter après une journée chargée et découvrir que mon esprit continue à courir.
La pression ne vient donc pas uniquement de la sexualité.
Elle rend simplement cette mécanique particulièrement visible.
Revenir à ce qui est réellement là
Je connais bien cette sensation d'être davantage connecté à ce que j'imagine devoir ressentir qu'à ce que je ressens réellement.
Je peux vivre quelque chose et penser : « D'habitude, cette sensation me fait ça. »
Alors je cherche cette sensation.
Ou bien : « La dernière fois, c'était beaucoup plus intense. »
Alors je compare.
Ou encore : « Je pensais que j'allais ressentir ça. »
Et me voilà déjà ailleurs : dans le souvenir, dans l'anticipation ou dans le résultat, pas vraiment ici, pas vraiment dans mon corps.
L'une des choses que le tantra m'a beaucoup appris, c'est cette possibilité de revenir à une question très simple :
Qu'est-ce que je ressens maintenant ?
Pas ce que je devrais ressentir.
Pas ce que j'ai ressenti la dernière fois.
Pas ce que j'aimerais ressentir dans quelques minutes.
Maintenant.
Dans mon corps, dans mes émotions, dans mes sensations.
Cette question peut avoir sa place dans une relation sexuelle. Elle peut aussi apparaître au milieu d'une journée ordinaire.
Est-ce que je suis fatigué ?
Est-ce que j'ai envie de continuer cette conversation ?
Est-ce que cette musique me fait du bien ?
Est-ce que j'ai réellement envie de sortir ce soir ?
Est-ce que ce repas me plaît ?
Revenir au corps ne signifie pas abandonner le mental.
Il s'agit plutôt de lui permettre d'entendre ce qui se passe.
Le plaisir n'a pas d'intensité obligatoire
J'aime beaucoup cette idée parce qu'elle permet de sortir de la croyance que le plaisir devrait être intense pour être réel.
Pour moi, une question peut suffire :
Est-ce que ce que je ressens est agréable pour moi ?
Une sensation peut être très intense et agréable.
Elle peut aussi être presque imperceptible et agréable.
Une chaleur peut être douce. Un relâchement peut être léger. Une envie peut apparaître discrètement. Un sourire peut être presque invisible.
Tout cela peut être du plaisir.
Il n'y a pas une intensité minimale à atteindre pour pouvoir dire : « Là, je prends du plaisir. »
Mon échelle de ressenti m'appartient.
Et elle peut changer d'un jour à l'autre.
Cela me paraît particulièrement important dans la sexualité, parce que nous avons souvent appris à associer le plaisir à des signes visibles : excitation, érection, lubrification, orgasme, réactions du corps.
Ces manifestations peuvent bien sûr faire partie du plaisir mais elles ne le résument pas.
Il peut y avoir du plaisir dans une caresse, dans une proximité, dans une respiration, dans une sensation de chaleur ou simplement dans le fait de se sentir bien dans son propre corps.
Et cette observation peut aussi transformer ma manière de vivre les choses en dehors de la sexualité.
Je peux apprécier un café sans qu'il soit exceptionnel. Une balade sans qu'elle soit extraordinaire. Un moment avec quelqu'un sans qu'il devienne un souvenir mémorable.
Le plaisir n'a pas besoin d'être spectaculaire pour compter.
Ralentir, parfois, pour pouvoir sentir
Ralentir occupe une place importante dans ma manière d'accompagner parce que la vitesse peut parfois nous éloigner de ce que nous sommes en train de vivre.
Je le vois dans ma propre vie.
Je peux avoir envie de faire quelque chose et, très vite, cette envie se transforme en obligation : « J'ai envie de faire ça » devient « il faut que je fasse ça ».
Puis je pense déjà à ce qui viendra après.
Je peux alors être physiquement présent quelque part tout en étant mentalement plusieurs étapes plus loin.
La même chose peut se produire dans la sexualité.
Je peux être dans un moment de proximité et penser déjà à la suite. Chercher à provoquer une réaction. Me demander où cela va nous mener.
Ralentir peut alors permettre de retrouver quelque chose de très simple : être là où je suis.
Cela ne signifie pas qu'il faudrait toujours prendre son temps, ni qu'une expérience lente serait nécessairement plus profonde.
Il s'agit plutôt de retrouver la possibilité de choisir son rythme au lieu de le subir.
Une promenade, un repas, une danse, une activité sportive, une conversation ou un moment d'intimité peuvent tous être vécus de cette manière.
La question devient alors :
Est-ce que je suis pleinement présent à ce que je suis en train de vivre ?
De la sexualité à la sensualité
J’aime faire une distinction entre sexualité et sensualité.
Lorsque nous parlons de sexualité, beaucoup de représentations arrivent immédiatement : désir, excitation, pénétration, orgasme, performance, plaisir de l'autre…
La sensualité ouvre un espace plus large.
Elle est simplement une manière de revenir à ses sens et de remarquer ce qui attire notre attention :
La chaleur du soleil sur ma peau.
Une odeur que j'aime.
Le goût d'un aliment.
La sensation de l'eau sur mon corps.
Une musique.
La douceur d'un tissu.
Un contact.
Un mouvement.
Un regard.
La sensualité peut m'aider à découvrir ce qui me fait du bien sans avoir besoin que cette sensation mène quelque part.
Cette manière d'habiter les sensations peut ensuite avoir une place dans la sexualité.
Je peux revenir à mon corps sans lui demander de produire quelque chose.
Je peux ressentir sans chercher à atteindre.
Je peux découvrir sans avoir besoin de conclure.
Quelque chose ne fonctionne plus chez moi
Quand une personne me dit : « Je ne ressens plus de plaisir. Je crois que quelque chose ne fonctionne plus chez moi. »
J'ai envie de lui demander : « Qu'est-ce qui te fait penser cela ? »
Et peut-être aussi :
« Qu'est-ce qui, dans ta vie, te procure encore quelque chose d'agréable ? »
Parce que notre regard peut facilement se concentrer sur ce qui ne fonctionne plus comme avant.
En sexualité, cela peut être une diminution du désir, des difficultés d'excitation ou d'érection, une difficulté à atteindre l'orgasme ou simplement l'impression de ressentir moins de choses.
Ces expériences peuvent être réelles et parfois nécessiter un accompagnement adapté.
Mais elles ne disent pas nécessairement que tout le plaisir a disparu.
Il peut être intéressant de regarder également ce qui est encore vivant.
Qu'est-ce que j'aime ?
Qu'est-ce qui m'apaise ?
Qu'est-ce qui attire mon attention ?
Qu'est-ce que j'aime sentir ?
Qu'est-ce qui me donne envie de rester un peu plus longtemps dans un moment ?
Cela peut être très simple.
Et si quelque chose est encore agréable, alors il y a déjà une expérience du plaisir.
Peut-être qu'elle n'a pas la forme que j'attendais, qu'elle est devenue plus discrète ou que je la cherchais au mauvais endroit.
Au lieu de regarder uniquement ce qui ne fonctionne plus, je peux commencer à observer ce qui fonctionne encore.
Le plaisir et la relation à l'autre
Cette manière de regarder le plaisir change aussi quelque chose dans la relation.
Si je pense que je dois absolument donner du plaisir à l'autre, je peux finir par surveiller ses réactions.
Est-ce qu'elle aime ?
Est-ce qu'il ressent suffisamment ?
Est-ce que je fais bien ?
Est-ce que je pourrais faire davantage ?
L'autre peut alors devenir, malgré moi, une sorte de mesure de ma propre réussite.
Pourtant, son expérience lui appartient.
Je peux être attentif à ce qu'elle exprime. Je peux lui demander ce qu'elle aime. Je peux écouter ses réactions. Je peux partager ce que je ressens.
Mais je ne peux pas décider à sa place de ce qui lui fait du bien.
C'est là que le consentement prend tout son sens.
Pour moi, il ne se résume pas à avoir obtenu un « oui » au début d'une expérience. Il s'agit d'une attention portée à l'envie de chacun, à ses limites et à la possibilité de changer d'avis.
Cette manière de considérer le consentement rejoint les 5 piliers du consentement, qui permettent d'aller plus loin dans cette réflexion autour de l'écoute, des limites et de l'accord de chacun.
Est-ce que j'ai envie que cela se passe ? Et est-ce que l'autre en a envie également ?
Cette écoute peut exister dans la sexualité, mais aussi dans toutes les situations où un corps rencontre un autre corps.
Elle peut concerner un câlin, un contact, une danse ou un massage.
C'est dans cette perspective que je pose le cadre et l'éthique de mon approche.
Dans un massage taoïste sensuel, le travail autour du corps, des sensations et de la sensualité ne signifie pas que le massage est un acte sexuel.
Il s'agit d'un espace d'exploration corporelle dans lequel chacun peut sentir, exprimer ses limites, dire oui, dire non, demander un ajustement ou arrêter une proposition.
Le consentement n'est donc pas une parenthèse ajoutée au massage. Il fait partie du cadre qui permet à la personne de rester en relation avec ce qu'elle vit.
Retrouver confiance dans son intimité
C'est aussi pour cela que je parle aujourd'hui davantage de relation au plaisir que de recherche du plaisir.
Le plaisir ne se commande pas.
Je ne peux pas décider que je vais ressentir quelque chose de précis dans cinq minutes.
Je peux en revanche :
créer davantage d'espace pour écouter ce qui se passe.
apprendre à reconnaître mes sensations.
découvrir ce qui me plaît.
reconnaître ce qui ne me plaît pas.
dire oui.
dire non.
changer d'avis.
ralentir.
m'arrêter.
Je peux aussi découvrir qu'une sensation agréable n'a pas besoin de devenir plus intense.
C'est une partie importante de ce que j'entends par retrouver confiance dans son intimité.
Il ne s'agit pas nécessairement de devenir meilleur dans sa sexualité.
Il s'agit peut-être simplement de devenir plus proche de ce que l'on vit.
Une autre manière de regarder le plaisir
Je crois que certains blocages autour de la sexualité deviennent plus compréhensibles lorsque l'on regarde aussi la pression qui les accompagne.
« Il faut que j'aie envie. »
« Il faut que mon corps réagisse. »
« Il faut que ça fonctionne. »
« Il faut que je donne du plaisir. »
« Il faut que ce soit intense. »
Et si, pendant un instant, ces phrases pouvaient laisser un peu de place à autre chose ?
Il resterait peut-être :
Un corps.
Des sensations.
Des émotions.
Une respiration.
Une envie qui apparaît ou qui n'apparaît pas.
Une curiosité.
Un oui, un non.
Un « pas maintenant ».
Un « j'aimerais plutôt ça ».
Cette manière d'être présent à ce qui est là peut dépasser largement la sexualité.
Elle peut changer sa manière de manger, de marcher, de se reposer, d'écouter, de toucher, de recevoir ou simplement d'être avec soi-même.
Le plaisir n'est alors plus quelque chose à réussir ou à atteindre.
Il devient quelque chose que je peux écouter, découvrir et laisser prendre la forme qu'il prend aujourd'hui.
Et peut-être que retrouver une relation apaisée au plaisir commence simplement par cette question :
Qu'est-ce qui est agréable pour moi, ici et maintenant ?
Pour poursuivre ce chemin
Cette réflexion peut ouvrir plusieurs portes :
Les 5 piliers du consentement - pour approfondir la question du oui, du non, des limites et de l'écoute dans la relation.
Pourquoi ai-je parfois autant de mal à lâcher prise ? - pour explorer ce qui se joue lorsque le besoin de contrôle prend beaucoup de place.
Le cadre et l'éthique - pour en savoir plus sur le cadre de mes propositions de massage.
Retrouver confiance dans son intimité - pour poursuivre la réflexion autour du corps, de la sexualité et de la relation à soi.
Le chemin n'est pas forcément de chercher davantage, il peut consister à sentir davantage ce qui est déjà là.





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