Quand le corps continue de se protéger
Il y a eu une période de ma vie où j'avais l'impression que mon corps me trahissait.
J'étais à Paris. Je travaillais, je sortais, je voyais des collègues, j'essayais de profiter de ma vie.
Et pourtant, mon corps pouvait soudainement se mettre à réagir.
Je me souviens d'une soirée dans un bar, après une journée de travail. J'étais avec des collègues. Tout semblait aller normalement.
Puis, d'un coup, mon côté gauche a commencé à se tendre.
Ma respiration est devenue saccadée.
Des fourmis sont apparues dans mon corps.
J’ai senti que quelque chose avait changé dans ma manière d'être présent.
Je n'étais plus disponible pour la conversation. Mon attention se tournait vers ce qui se passait à l'intérieur de moi.
Je sentais mon corps.
Et je voulais surtout qu'il arrête.
J'avais peur que les autres remarquent quelque chose. Peur de leur regard. Peur d'être jugé.
Alors je faisais tout pour que cela ne se voie pas.
J'essayais d'oublier la crise, de faire comme si elle n'existait pas, de continuer la soirée.
En réalité, elle restait là, en arrière-plan.
Et plus je cherchais à ne pas la voir, plus une tension intérieure s'installait. Mon épaule gauche pouvait devenir douloureuse, ma jambe se tendait, ma digestion se bloquait.
Tout mon côté gauche semblait participer à cette lutte intérieure.
À l'époque, je pensais que mon corps m'empêchait de vivre.
Aujourd'hui, je regarde cette période différemment.
Et si le corps cherchait surtout à créer de l'espace ?
Avec le recul, je me dis que j'aurais peut-être eu besoin de tout autre chose :
Prendre congé.
Rentrer chez moi.
Aller dans un endroit tranquille.
Me coucher.
Respirer.
Être seul.
Pas dans une solitude qui isole, mais dans une solitude qui permet de revenir à soi.
J'aurais peut-être eu besoin d'offrir de l'espace et de l'air à mon corps.
À l'époque, je voulais faire disparaître ce qui se passait.
Aujourd'hui, je peux entendre une réaction corporelle comme une information parmi d'autres, sans chercher immédiatement à lui donner une explication définitive.
Cela ne signifie pas que chaque douleur possède un message caché.
Cela ne signifie pas non plus que chaque tension vient d'un traumatisme.
Le corps est beaucoup plus complexe que cela et certaines réactions peuvent avoir une fonction de protection.
Dans le champ du traumatisme, les recherches s'intéressent notamment à la manière dont les sensations corporelles, l'activation physiologique et les réponses défensives peuvent rester impliquées dans certaines réactions longtemps après l'événement initial.
Kearney et Lanius proposent notamment une lecture où les informations sensorielles corporelles peuvent participer à la perception de la sécurité, à la régulation et aux réponses défensives. Leur modèle concerne les troubles liés au traumatisme et ne constitue pas une explication universelle de toutes les réactions corporelles.
Cela fait écho à ce que j’ai vécu dans mon propre parcours : comprendre mon fonctionnement et l'avoir réellement intégré sont deux choses différentes.
Comprendre ne veut pas toujours dire avoir intégré
Je peux :
comprendre pourquoi je fais quelque chose ;
connaître mon histoire ;
mettre des mots sur un comportement ;
même savoir très précisément d'où il vient.
Et pourtant continuer à le reproduire.
Je l'ai vécu dans mes relations.
J'avais compris que j'étais dépendant affectif. Je pouvais voir les mécanismes à l'œuvre, comprendre d'où ils venaient et même savoir que je ne voulais plus vivre certaines relations de cette manière.
Et malgré cela, je continuais à reproduire les mêmes schémas.
Je savais.
Et je faisais quand même.
Pour moi, c'est là qu'apparaît la différence entre compréhension intellectuelle et intégration corporelle et émotionnelle.
Comprendre permet de voir le fonctionnement.
Intégrer demande que quelque chose évolue aussi dans ma manière de vivre, de ressentir et de répondre à mes besoins.
Je pouvais savoir que je cherchais de la sécurité dans une relation.
La question devenait alors :
De quoi ai-je réellement besoin ? Quels besoins sont remplis ici ? Lesquels ne le sont pas ? Et comment puis-je y répondre autrement ?
Ce déplacement m’a permis de sortir d'une position où j'observe ma vie sans pouvoir agir dessus pour en redevenir acteur.
Je passe progressivement de :
« Pourquoi est-ce que je fais encore ça ? »
à :
« Qu'est-ce que je peux mettre en place aujourd'hui ? »
C'est ce que j'entends par souveraineté : non pas prendre le pouvoir sur mon corps, mais retrouver du pouvoir avec lui.
Je ne cherche pas à décoder le corps
C'est une nuance importante dans ma manière d'accompagner.
Je ne cherche pas à trouver la signification cachée d'une douleur, d'une tension ou d'une réaction.
Une sensation dans le ventre peut avoir une signification pour une personne et une tout autre réalité pour une autre.
Et parfois, elle n'a tout simplement pas besoin d'être interprétée.
Je peux remarquer :
« Mon ventre est tendu. »
« Ma respiration s'est bloquée. »
« Je sens que quelque chose se passe en moi. »
Et m'arrêter là.
Une intuition peut aussi apparaître, une compréhension peut venir, un souvenir peut remonter, un lien peut se faire.
Mais je n'ai pas besoin de le provoquer.
C'est une responsabilité importante lorsque j'accompagne une personne. Je ne cherche pas à lui donner mon interprétation de ce que son corps serait en train de dire.
Mon histoire et mon prisme m'appartiennent.
Les siens lui appartiennent.
Une interprétation qui semble évidente pour moi peut passer complètement à côté de son expérience.
Je préfère donc laisser de la place.
La personne peut partager ce qu'elle ressent, ce qu'elle comprend, ce qu'elle imagine.
Je suis là pour écouter et accueillir.
La notion de « mémoire corporelle » mérite elle aussi d'être utilisée avec nuance. Les travaux scientifiques récents montrent qu'il s'agit d'un concept complexe, qui recouvre différentes formes de représentations corporelles, implicites ou explicites, conscientes ou non.
Je préfère donc parler de traces, d'apprentissages, de réactions ou de façons dont une expérience peut continuer à influencer notre manière de ressentir et d'agir.
Pour approfondir cette question, j'ai consacré une réflexion à Qu'est-ce que la mémoire corporelle ?
Accueillir n'est pas subir
Accepter une réaction ne signifie pas se résigner à la subir.
Si je suis en tension et que je me dis :
« Je ne devrais pas être comme ça. »
je crée déjà une deuxième tension.
Une partie de moi vit quelque chose.
Une autre partie refuse que cela existe.
Je me retrouve alors à lutter contre moi-même.
À l'inverse, je peux reconnaître :
« Je suis tendu. »
« Je suis en train de vivre une crise d'angoisse. »
« Ma respiration est bloquée. »
À partir de là, je peux agir :
Sortir d'une situation.
Me reposer.
Marcher.
Respirer.
Demander du soutien.
Créer du silence.
Choisir de rester.
Choisir de partir.
L'accueil devient alors le point de départ de l'action.
Respecter ses limites ne signifie pas rester enfermé dedans
Il y a une expression du développement personnel qui a tendance à me hérisser :
« Sortir de sa zone de confort. »
Comme si rester là où l'on se sent bien était forcément une forme de stagnation.
Certaines limites sont justes, certaines protections ont encore leur place.
Parfois, le respect de soi consiste simplement à ne pas aller plus loin.
À d'autres moments, quelque chose en moi peut avoir envie d'explorer.
Je peux sentir une peur et en même temps, un élan.
Quelque chose qui dit : « J'ai envie d'aller voir. »
Dans ce cas, explorer cette limite peut être profondément juste.
La différence, pour moi, se trouve dans l'origine du mouvement.
Est-ce que je me force parce qu'on m'a expliqué que je devais dépasser cette peur ?
Ou est-ce qu'une partie de moi a réellement envie de découvrir ce qu'il y a de l'autre côté ?
Dans le premier cas, je suis dans une injonction extérieure.
Dans le second, il y a un élan intérieur qui mérite d'être écouté.
C'est aussi pour cela que le consentement me paraît essentiel dans toute relation au corps, au toucher et à l'intimité.
Une limite n'a pas besoin d'être franchie pour prouver quoi que ce soit.
Elle peut être respectée et elle peut aussi évoluer.
L'amour au bout des doigts
J'aime beaucoup cette expression :
mettre l'amour au bout des doigts.
C'est ce que j'ai envie de transmettre lorsque je pratique le massage taoïste sensuel ou le massage tantrique.
Je ne suis pas là pour obtenir quelque chose de la personne que je masse.
Je suis là pour offrir :
un espace.
une présence.
une bulle.
un cocon de soin et de bien-être.
Le toucher peut être extrêmement puissant.
Il peut aussi réveiller une protection. Une émotion peut apparaître. Un souvenir peut surgir. Une sensation réprimée peut se réveiller.
Dans ces moments-là, je ne cherche ni à amplifier ce qui se passe, ni à le minimiser pour pouvoir continuer le massage comme si de rien n'était :
J'accueille.
Je reste présent.
Je soutiens.
La personne peut demander à changer, faire une pause ou arrêter.
Le corps n'a rien à prouver.
Une émotion n'a pas besoin d'être intensifiée pour devenir plus authentique.
Elle peut simplement être là.
Le toucher devient alors une expérience de relation.
Une personne rencontre un autre être humain qui écoute ses limites, respecte ses choix et reste présent à ce qui se passe.
C'est cela que j'entends par mettre l'amour au bout des doigts.
Ne plus subir son corps
Pendant longtemps, je pouvais me sentir soumis à ce que je vivais, quelque chose ne me convenait pas.
Je le savais, je souffrais, et je restais dans l'opposition.
Je me plaignais intérieurement de cette situation, puis quelque chose a changé.
J’ai commencé à me demander :
Qu'est-ce que je peux faire ?
Quels besoins sont remplis ?
Quels besoins ne le sont pas ?
Qu'est-ce que je peux mettre en place ?
Vers quoi ai-je envie d'aller ?
Cette manière de regarder ma vie crée beaucoup plus de mouvement.
Je ne cherche pas à prendre le pouvoir sur mon corps, ni à le subir.
Pour moi, prendre soin de son corps et reprendre du pouvoir sur son corps vont ensemble.
Avec lui, je peux devenir acteur et co-créateur d'un état d'être et d'un espace de vie qui sont justes pour moi.
Cela peut être très concret :
prendre du repos ;
changer une habitude ;
dire non ;
demander de l'aide ;
marcher ;
faire du sport ;
passer du temps dans la nature ;
s'accorder de la solitude ;
recevoir un massage.
Il n'y a pas de bonne méthode.
Il y a simplement ce qui est juste, là, maintenant.
La question qui change le mouvement
Lorsque mon corps réagit, j’aime me poser cette question :
« Comment est-ce que je peux prendre soin de mon corps là, maintenant, quand il réagit comme ça ? »
Elle ne supprime pas la question du pourquoi ; comprendre reste précieux pour moi.
Cela peut me permettre de mettre du sens sur mon histoire, de reconnaître des répétitions, de comprendre certains mécanismes.
Mais le pourquoi peut aussi devenir un endroit où l'on s’enferme : on cherche, on analyse, on retourne dans le passé, on cherche encore une explication…
Pendant ce temps, le corps est toujours là, maintenant, avec sa respiration, ses tensions, ses sensations, ses émotions.
Alors je peux revenir à lui, prendre soin.
Ce déplacement me fait passer d'une position d'observateur qui cherche une explication à une relation plus directe avec ce que je vis.
Je peux :
écouter ;
accueillir ;
choisir ;
agir ;
me respecter ;
demander du soutien ;
laisser passer un peu de temps.
Je quitte le tout mental pour revenir au corps, au cœur, aux émotions, au physique.
Je redeviens acteur de ce que je vis.
Quand le corps continue de se protéger
Je ne crois plus que mon corps cherche à m'empêcher de vivre.
Je crois qu'il peut parfois continuer à utiliser une protection qui a eu sa raison d'être.
Une réaction peut être devenue inconfortable.
Un schéma peut ne plus correspondre à la vie que je souhaite aujourd'hui.
Cela ne me donne pas envie de lutter davantage contre lui.
Cela m'invite plutôt à regarder ce qui se passe avec plus de respect, de douceur et de responsabilité.
Prendre soin de son corps ne consiste pas seulement à attendre qu'il change.
Cela peut aussi vouloir dire regarder sa vie, ses choix, ses relations, ses habitudes, ses besoins, les espaces dans lesquels on évolue, ce qui nourrit, ce qui épuise, ce qui donne de l'élan et ce qui demande à être ajusté.
Et aujourd’hui plutôt que me demander : « Comment faire pour que mon corps arrête de se protéger ? »
J'essaie de revenir à cette question : « Qu'est-ce que mon corps vit aujourd'hui, et comment puis-je être avec lui dans cette expérience ? »
Je n'ai pas toujours besoin de comprendre, de dépasser ou de me détendre.
Parfois, j'ai simplement besoin d'écouter, d'accueillir et de prendre soin.
C'est là que commence une autre relation avec mon corps.
Ne plus chercher à gagner contre lui.
Apprendre à avancer avec lui.
Pour poursuivre ce chemin
Pour aller plus loin, vous pouvez explorer :
Retrouver une relation apaisée au plaisir - sur la place des protections, de la sécurité et de la réappropriation du corps ;
Qu'est-ce que la mémoire corporelle ? - pour approfondir cette notion et les différentes manières de comprendre les traces que certaines expériences peuvent laisser dans notre rapport au corps.
La page d'accueil de mon site - pour découvrir mon univers, ma manière d'accompagner et la place que j'accorde au corps, au consentement et à la présence.





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